Par Christophe Dordain
Lancée en 1976 sur NBC sous le titre original "City of Angels", "Los Angeles années 30" est une série policière américaine créée par Roy Huggins et Stephen J. Cannell. Portée par Wayne Rogers dans le rôle du détective privé Jake Axminster, elle plonge le téléspectateur dans une Californie marquée par la corruption, les jeux de pouvoir et le crime organisé. Malgré une unique saison de treize épisodes, cette production demeure l'une des tentatives les plus originales de recréer l'atmosphère du Los Angeles des années 1930 à la télévision.

LOS ANGELES DANS LES ANNÉES 30 : LE VÉRITABLE DÉCOR DE LA SÉRIE
Los Angeles en 1930 selon Télé 7 Jours
La capitale du pétrole, de l'automobile et des plaisirs défendus.
Pour cette présentation de la ville vedette de la série "Los Angeles Années 30", nous nous sommes largement appuyés sur un article signé Lise Genet, pour le magazine Télé 7 Jours, que nous reproduisons ici (publié dans le numéro 1011, au moment de la première diffusion des aventures de Jake Axminster sur TF1, en septembre 1979) :
"Les habitants de Los Angeles, et le feuilleton le montre bien, ne méritaient pas spécialement l'épithète d'"angéliques". Ils avaient pourtant la chance de vivre dans un environnement paradisiaque, la Californie, terre de l'or et des fruits, entre mer, désert et sierra. L'hiver à 18 degrés, l'été à 28 degrés, le Pacifique tiède, les palmiers, les vergers d'orangers et de citronniers, tout concourait à attirer sur cette terre promise des vagues d'immigrants...
Mais là s'arrête le tableau enchanteur. Dans les années 30, le grand Los Angeles comptait 4 millions d'habitants. Peu de gratte-ciels, mais une vingtaine de bourgades qui s'étalent sur 60 km de large. Des bâtisses sans style, des forêts de poteaux électriques et de câbles aériens, des puits de pétrole parmi les maisons, et déjà pas mal d'autos. On ne saurait se déplacer sans une de ces voitures racées, Ford ou Chevrolet, dont l'élégance va de pair avec la ville et le style vestimentaire de ses habitants. Même les détectives privés, style Axminster, le héros du feuilleton, font le coup de feu le chapeau vissé sur la tête.
Une cité rongée par le crime
À Los Angeles, en 1930, police d’État et police privée ont fort à faire. La ville, surpeuplée, est un amalgame détonant d'authentiques natifs, les Californiens, et d'immigrants cosmopolites qui se sont agglutinés au fil des ans comme des sédiments, autour de Los Angeles. Les premiers arrivés, les Chinois, ont participé, à la fin du siècle dernier, à la construction du chemin de fer Southern Pacific. Puis sont venus les Mexicains, les Noirs, les Philippins employés au forage des puits de pétrole. L'afflux de la population a obligé cette dernière a être souvent logée dans des quartiers minables où les pauvres sont plus pauvres qu'ailleurs. Les crimes crapuleux, la prostitution, les paris clandestins et l'ivrognerie sévissent. Pendant ce temps, des petits malins ont compris l'immense profit à tirer de la spéculation immobilière et de la prohibition. Ils s'en donnent à coeur joie."
Crimes, prostitution, racket, soleil, stars, pognon, pouvoir ! Que voilà une belle description de la cité des anges, terrain de jeu favori d'un certain Jake Axminster…

LA PRODUCTION DE LA SÉRIE PAR ROY HUGGINS ET STEPHEN J. CANNELL
Une série policière conçue par deux grands noms de la télévision
En effet, "Los Angeles Années 30" est une série qui a été créée, en 1976, par Stephen J. Cannell et produite par Roy Huggins. Elle met en vedette Wayne Rogers dans le rôle du détective privé, Jake Axminster. Ses enquêtes le conduisent dans les milieux de Los Angeles, gangrenés par les malversations en tous genres et par une corruption généralisée. Bien que cette série ait connu une courte vie, avec seulement 13 épisodes produits, elle aura laissé une trace certaine dans l'histoire du petit écran. Plus particulièrement en France où Elle aura laissé une trace particulière en bénéficia d’une importante couverture médiatique lors de sa première diffusion, comme en témoigne la présentation de Télé 7 Jours citée plus haut.
De Chinatown aux scandales politiques américains
Beaucoup ont vu en elle, à l'époque, un rapprochement évident et plutôt pertinent avec le film avec le film de Roman Polanski, "Chinatown", interprété par Jack Nicholson. Le film et la série s’appuient tous les deux sur le même arrière-plan historique, les années 30. Tous deux proposent un regard similaire sur la corruption qui touchait la ville de Los Angeles. Un regard empreint d'un évident cynisme. Cependant, une partie de l'inspiration de la série provenait avant tout d'événements historiques plus ou moins fidèlement retranscrits. Ainsi, l'intrigue de l'épisode-pilote (écrite par Stephen J. Cannell en personne), "Le Complot du 13 novembre" (mis en scène par l’excellent Don Medford), décrit une tentative de renversement du gouvernement dirigé par Franklin Delano Roosevelt depuis mars 1933. Une action menée par un groupe de puissants industriels.
Ce scénario avait comme point de départ un fait divers tragique du début des années 30. En l’occurrence une tentative de coup d’État fasciste organisée par certains puissants et richissimes capitaines de l’industrie et de la finance, avec le soutien de Wall Street. Dans ces milieux existait une fascination réelle pour les réalisations des fascistes italiens et les nazis allemands. Pourquoi cette tentative de coup d’État ? Vraisemblablement parce qu’ils s'inquiétaient la politique du New Deal dont l’orientation, jugée trop socialiste, ne leur convenaient pas. Il n’en demeure pas moins que ce coup d’État n’eut finalement pas lieu. Pourquoi ? Du fait du désistement d’un des généraux sollicités pour participer à cette malencontreuse aventure politique. Il n’y eut aucune poursuite judiciaire. La presse tendit davantage à présenter cette affaire comme une lubie ou une plaisanterie sans conséquence qu’à en souligner la gravité.
Des faits historiques aux intrigues de roman noir
Le même constat s’impose à propos de l'épisode "Le Château des Rêves". On y découvre des prostituées dont on a travaillé la ressemblance physique avec les grandes stars du cinéma de l'époque. Ce motif sera repris en 1997 dans "L.A. Confidential", le film de Curtis Hanson, notamment à travers le personnage interprété par Kim Basinger. La série alterne ainsi les références à l’histoire réelle de Los Angeles et les intrigues plus traditionnelles du roman noir. Si le pilote s’appuie sur une toile de fond historique, les épisodes, eux, développent des thèmes plus classiques dans le cadre desquels se côtoient l’adultère, la paranoïa, la jalousie et les meurtres passionnels.

LES PERSONNAGES DE LOS ANGELES ANNÉES 30 : DES ARCHÉTYPES DU POLAR AMÉRICAIN
Un polar rétro marqué par le climat post-Watergate
Conçu comme un programme de remplacement en plein milieu de la saison 1975/1976, "Los Angeles Années 30" dégage un parfum d’escroquerie et de corruption permanente qui fait pour beaucoup dans le charme que dégage cette série. À la fois hommage au film de détective et reflet du climat post-Watergate, avec son aspiration à un retour à une certaine moralité, la création de Cannell et Huggins constitue un vrai régal pour les amateurs du genre. Cette atmosphère typique de l’entre-deux-guerres est bien représentée par le bureau de Jake Axminster. Ce dernier est situé dans l’immeuble Bradbury, lieu mythique que l’industrie du cinéma et de la télévision a maintes fois utilisé (voir, par exemple, "Blade Runner", réalisé par Ridley Scott, en 1981).
Jake Axminster, un détective à la morale ambiguë
Axminster est doté d’une éthique à géométrie variable ! Il est capable de mentir, voler, duper voire éclipser des preuves indiscutables au cours de ses affaires. Ajoutons à cela un remarquable punch dans les classiques scènes de bagarre. Toutefois, Axminster a aussi un réel sens de la loyauté envers ses clients et amis. Axminster est, au fond, un privé relativement classique, dans la grande tradition du genre. Sa seule véritable amie est sa secrétaire, Marsha, dont l’activité ne se limite pas aux tâches administratives : elle gère également les rendez-vous téléphoniques de prostituées. Axminster peut également compter sur le procureur, Michael Brimm, dont la principale occupation semble être de tirer Axminster des geôles de la police locale.

Une des raisons qui explique les malheurs de notre détective dans ses relations avec les forces de police, et donc ses nombreuses incarcérations, s’incarne dans la face, héritée d’un bouledogue en furie, du lieutenant Quint. Certes, loin de nous l’envie d’affirmer que Axminster soit un saint, au comportement irréprochable. Toutefois, si on compare ce dernier à celui de Quint alors le constat est cinglant. Quint est un personnage corrompu ! Une grande gueule suante et suintante. Il est prêt à tout, y compris à faire subir les pires traitements à qui a le malheur de tomber dans ses griffes (Axminster en tête de liste) pour parvenir à ses fins. Surtout, si cela en vaut la peine et qu'il y a de l'argent en jeu !
Wayne Rogers était-il le bon choix pour incarner Axminster ?
L’intérêt majeur de "Los Angeles Années 30" réside donc, une nouvelle fois, dans l’interprétation proposée par les différents comédiens. Le choix de Wayne Rogers pour incarner Axminster était-il le plus judicieux ? Débarqué de l’aventure "M.A.S.H.", Wayne Rogers souhaitait s’orienter vers un rôle plus dramatique. Toutefois, le comédien eut beaucoup de difficultés à se fondre dans la peau du détective. Il ne manquait pas de répandre ses états d’âme dans la presse spécialisée. Roy Huggins lui-même finira par admettre que Rogers était peut-être une erreur de casting.
Néanmoins, en revoyant cette série, on peut ne pas être d’accord avec lui. Rogers se sort plutôt bien de scripts souvent écrits par Huggins lui-même ou bien par Cannell et Phil DeGuere. Qui plus est, la série a bénéficié de moyens conséquents. Ces derniers donnant à l’ensemble des épisodes un cachet digne des meilleures enquêtes d’Elliot Ness à l’époque des "Incorruptibles". Seuls les spécialistes en automobile reprocheront à la série des hésitations coupables quant aux différents véhicules utilisés qui n’étaient pas forcément ceux des années 1933 et 1934.
Alors, et pour finir sur ce point, un autre comédien que Wayne Rogers aurait-il pu permettre à la série de durer dans le temps ? Allez savoir pourquoi mais, soudainement, c’est celui de Harrison Ford qui me vient à l’esprit. Tant il est vrai que Ford aura toujours su porter le chapeau avec aisance. Mais aussi parce que, dans les années 70, son nom commençait à circuler chez Universal pour être le héros d’une série. Ainsi, fut-il même un temps envisagé qu’il soit le nouveau Steve Austin en lieu et place de Lee Majors. C'était pour la cinquième saison de "L'homme qui valait trois milliards"…

WAYNE ROGERS ET JAKE AXMINSTER : LES COULISSES D'UN RÔLE DIFFICILE
Après M.A.S.H., un nouveau départ vers Universal
Après trois années de présence dans la série adaptée du film de Robert Altman, "M.A.S.H.", Wayne Rogers est approché puis embauché par la firme Universal. Or, d’après les dires des exécutifs du studio, on comptait beaucoup sur la popularité de Rogers afin de faire de "Los Angeles Années 30" un succès de longue durée. Toutefois, le comédien n’avait aucune illusion quant aux buts réels du studio : l’argent et rien que l’argent !
Ami de comédiens de premier plan tels que Peter Falk et James Caan, diplômé avec les honneurs de l’université de Princeton, Wayne Rogers était tout sauf naïf. Maîtrisant avec talent toutes les ficelles du métier, Wayne Rogers ne se faisait guère d’illusion quant à la série "Los Angeles Années 30", doutant sérieusement du potentiel d’attractivité du personnage de Jake Axminster auprès du grand public, bien que le comédien soit quand même payé 25 000 dollars par épisode !
Wayne Rogers craignait notamment que son interprétation soit comparée à celle des acteurs ayant incarné de célèbres détectives privés comme Philip Marlowe, Sam Spade ou Lew Harper, joué par Paul Newman dans "Détective privé" et "La Toile d’araignée". Or, le second était sorti en 1975 sur les écrans américains. C'est-à-dire pendant la production de "Los Angeles Années 30".
Les doutes de Wayne Rogers sur Jake Axminster
Rogers, qui n’hésitait pas à réécrire certains des scénarios de la série, estimait également difficile de créer, malgré ses qualités reconnues de comédien alors au faîte de sa popularité, une vague de sympathie vis-à-vis du personnage de Jake Axminster, car ce dernier n’avait pas les signes distinctifs d’autres héros très populaires du petit écran américain dans les années 70. Pas de sucette telle celle de Kojak. Pas de perroquet comme Baretta. Pas de Ford Torino comme dans "Starsky et Hutch" !
Une réception favorable, mais un échec d'audience
Au fond, Axminster est avant tout un détective de petite envergure. Sa préoccupation principale est de se faufiler entre les balles de ses ennemis et les coups de ses adversaires sans pour autant nécessairement séduire les jolies dames en détresse, ce que parviendra à faire bien plus efficacement Stacy Keach dans la série "Mike Hammer" produite au cours des années 80... Pourtant, la réaction de la presse fut, elle, plutôt positive au moment de la première programmation de "Los Angeles Années 30" sur le réseau NBC. Mais rien n'y fit et "Los Angeles Années 30" sombra dans les limbes de l'histoire du petit écran. Dommage !

ROY HUGGINS, UN DES GRANDS CRÉATEURS DE LA TÉLÉVISION AMÉRICAINE
Roy Huggins est décédé le 3 avril 2002, à Santa Monica. Son nom est associé à de très grands succès de la télévision américaines. On retiendra donc en priorité "Maverick", "Le Fugitif", "77 Sunset Strip" et "200 dollars plus les frais".
Scénariste et romancier, auteur de nombreux scripts pour le cinéma, Huggins a principalement travaillé pour la Warner Brothers et Universal Television dans les années 60 et 70. Ainsi, après avoir quitté la firme Warner Brothers pour laquelle il avait créé les séries "77 Sunset Strip" et "Maverick", il rejoint la 20th Century-Fox et participe au lancement de l’adaptation au petit écran du film "Bus Stop" (avec Gary Lockwood et Tuesday Weld, diffusée entre 1961 et 1962). Il fait de même pour la série "Aventures dans les îles" avec Gardner McKay (1959/1963).
Hormis les séries déjà citées, il a également participé à la création de "Match contre la vie" avec Ben Gazzara. Huggins sera ensuite le producteur exécutif de "Opération Danger" avec Pete Duel et Ben Murphy. On n'oubliera pas également de mentionner "Cool Million", avec James Farentino. Il s'agit de l'un des nombreux programmes diffusés dans le cadre du "NBC Mystery Movie". Notons enfin que, pour "Los Angeles années 30", Huggins écrivit trois épisodes sous son propre nom et développa l’intrigue de plusieurs autres sous le pseudonyme de John Thomas James.

FICHE TECHNIQUE DE LA SÉRIE
Créée par : Stephen J. Cannell
Producteurs : Roy Huggins, William F. Phillips, Philip DeGuere
Producteur exécutif : Jo Swerling, Jr.
Productrice associée : Dorothy J. Bailey
Consultant aux scénarios : Philip DeGuere
Musique : Nelson Riddle
Directeur de la photographie : Ric Waite
Directeur artistique : John Corso
Supervision de la musique : Hal Mooney
Costumes : Charles Waldo
Son : John K. Kean
Décors : Jerry Adams
Régisseurs : Les Berke, Fred R. Simpson
Montage de la musique : Dan Blake
Montage : Larry Lester, Edwin F. England, Buford F. Hayes, Ronald LaVine
Montage des effets sonores : Thomas A. McMullen, George Luckenbacher
Assistants–réalisateurs : Gary Grillo, Gene H. Law
Cascadeurs : Walter Scott, Robert F. Hoy, Fred Carson, Nick Dimitri, Ted White, Dave S. Cass, Sr.
Titres et effets optiques : Universal Title
Production : Roy Huggins-Public Arts Productions / Universal Television (1975)
