Par Christophe Orzechowski
"Man of the World" est une série britannique produite par ITC et diffusée entre 1962 et 1963, avec Craig Stevens, tout juste auréolé du succès de "Peter Gunn". L'acteur y incarne Michael Strait, un élégant photographe américain dont les voyages à travers le monde l'entraînent dans des affaires d'espionnage, de meurtre ou de chantage. Produite sous l'impulsion de Lew Grade, cette série d'aventures aujourd'hui largement oubliée compte deux saisons et seulement 20 épisodes. Une courte existence pour une production qui apparaît pourtant comme une étonnante cousine britannique de "Peter Gunn".


Michael Strait : photographe et aventurier
Michael Strait est donc un photographe, mais un dandy, charmant et élégant, à son aise dans tous les milieux, surtout huppés, et face à tout type de personne, que ce soit des diplomates, des milliardaires, ou des gens plus modestes, qu’il serait amené à croiser. Un peu aventurier dans l’âme, il se laisse facilement convaincre de parcourir le monde, au gré des événements historiques de l’époque qui demanderaient à être documentés. Par exemple, l’épisode « Death of a Conference » revisite les événements de la fin de la Guerre d’Algérie.
Michael Strait va ainsi se retrouver mêlé bien malgré lui à des intrigues d’espionnage, de chantage ou de meurtre, parmi les riches et les puissants. Michael Strait, auquel Craig Stevens prête ses traits, reste fidèle à l’archétype qu’il a contribué à se construire : celui de l’homme du monde indépendant, vertueux et honnête, qui intervient quand on a besoin de lui.

Michael Strait et Maggie Warren : un duo trop éphémère
À ses débuts, l’un des principaux atouts de la série est le duo taquin et complice que forme Michael Strait avec son assistante, Maggie Warren, incarnée par la belle Tracy Reed. Les deux personnages, par leur bonne entente, apportent un charme léger à la série. Maggie aime envoyer des petites piques à son patron qui par ailleurs ne s’en offusque jamais.
On est donc ici en présence d'un duo qui pourrait rappeler et préfigurer la complicité qu’aura John Steed avec ses partenaires féminines dans "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" même si celles-ci seront davantage sur un pied d’égalité avec lui. On pourra également penser à la relation entre Steve Forrest et Sue Lloyd dans la série "Alias Le Baron" également produite par ITC Television.
Malheureusement, le personnage de Maggie Warren n’est présent que dans 8 des 13 épisodes de la saison 1 avant de disparaître complètement de la série. Ainsi, Michael Strait agit finalement seul et doit être en mesure de pouvoir succomber au charme de certaines femmes sans le regard un poil accusateur d’une assistante, certes jolie, mais qui aurait fini par éprouver une certaine jalousie.

Man of the World : une suite spirituelle de Peter Gunn ?
« Coup double ? ». C’est probablement ce qu’aura dû se dire Lew Grade à l’époque afin de lancer cette nouvelle série dramatique. Craig Stevens, rendu extrêmement populaire grâce au succès de "Peter Gunn", fut sans conteste engagé ici afin de capitaliser sur cette image de gentleman aventurier qu’il avait su forger.
Toutefois, "Man of the World" n’est pas à proprement parler une suite narrative de la création de Blake Edwards. Le cadre de l’action et les aventures vécues ne sont pas les mêmes. Quant au personnage central, il ne porte pas le même nom, mais il possède les mêmes caractéristiques. En effet, nous avons toujours affaire à un héros charismatique, séduisant, impeccablement habillé et cultivé. Un héros qui aurait troqué ses enquêtes de film noir et son ambiance jazzy contre une ambiance plus lumineuse et des environnements beaucoup plus exotiques. Michael Strait est donc amené à parcourir le monde même si, bien évidemment, la série restait intégralement tournée au Royaume-Uni.
"Man of the World" est finalement une variation élégante et internationale du même personnage mythique que Craig Stevens avait su incarner avec tant de classe dans "Peter Gunn". Nous sommes, clairement, dans une suite spirituelle d’autant plus que le générique de "Man of the World" est, tout comme l’était celui de "Peter Gunn", l’œuvre d’Henry Mancini.
Précisons d’ailleurs que la télévision britannique n’en était pas à son coup d’essai. Sydney Newman, directeur des programmes dramatiques pour la chaine ABC Television, utilisera la même méthode pour un autre programme britannique. L’acteur Ian Hendry connut en effet une certaine notoriété suite à sa participation à la série "Police Surgeon". Aussi, "The Avengers", titre original de la série "Chapeau Melon et Bottes de Cuir", fut-elle notamment créée pour avoir une autre série construite afin de capitaliser sur la popularité de Ian Hendry.

Man of the World : atouts et faiblesses de la série
"Man of the World" est un divertissement intéressant qui prolonge le plaisir de voir quelques heures de plus Craig Stevens dans un rôle qui lui allait véritablement à merveille, mais dans une autre ambiance que celle de sa série précédente.
"Man of the World" est une série bien produite dans laquelle l’amateur de programmes britanniques reconnaîtra différents comédiens apparus dans d’autres séries. On citera par exemple Warren Mitchell dans l’épisode « Death of a Conference » ou Peter Arne dans l’épisode « The Frontier ». Il est à souligner qu'n épisode de la saison 2, « In the Picture », constitue une petite curiosité parce qu'il est écrit par Brian Clemens. Ce dernier est l’homme qui contribuera à faire de "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" le classique intemporel que l’on connaît tous.
Pour le reste, "Man of the World" souffre malheureusement des mêmes défauts, si on doit les considérer comme tels, que la plupart des productions britanniques de l’époque. A savoir que celles-ci étaient souvent des séries d’aventure et d’espionnage aux intrigues somme toute plutôt prévisibles.

Une série qui manque de personnalité
Le prétexte même de la série, quand on y réfléchit, celui du photographe de mode ou photo-journaliste de renom, est un peu gros. C’ést un prétexte classique de l’époque pour créer un héros d’aventures et justifier les voyages et les rencontres avec des gens riches et puissants : le personnage est là pour un shooting, ou un reportage et se retrouve ainsi mêlé à un complot, un enlèvement ou une histoire d’espionnage. C’est tout de même assez peu crédible. Aussi, faut-il vraiment accepter cette convention télévisuelle typique des séries télévisées des années 1960.
Par ailleurs, "Le Saint" proposera une approche comparable avec un Simon Templar qui « passait par hasard » dans le bon pays, au bon moment, pour vivre l’aventure du jour. Sur ce point, les téléspectateurs sont donc appelés à être indulgents. Il est d’ailleurs dommage, tant qu’on en est à évoquer "Le Saint", de constater une troublante similarité entre Strait et Templar.
C’est pour cela que, quitte à comparer avec ce qui est comparable, à savoir les séries britanniques des années 1960, beaucoup préfèreront à la même période "Chapeau Melon et Bottes de Cuir". Celle-ci a, il faut bien l’admettre, davantage d’atouts : une «personnalité» beaucoup plus affirmée, un humour bien à elle, une certaine inventivité visuelle et narrative, et surtout une identité très forte surtout à partir de la période Honor Blackman, puis celle de Diana Rigg. Elle a finalement mieux vieilli pour beaucoup de spectateurs précisément parce qu’elle ne se prend pas toujours au sérieux et aura osé davantage face à ses consœurs beaucoup plus formatées.

Man of the World : une série à découvrir ?
"Man of the World" est désormais en grande partie oubliée même parmi les amateurs de séries télévisées britanniques. Elle n’a pas connu le même succès que "Peter Gunn" ou même que d’autres programmes des années 1960, s’étant interrompue assez rapidement après à peine une vingtaine d’épisodes diffusés. La faute à une série trop conventionnelle, souffrant cruellement de la comparaison inévitable avec d’autres productions de l’époque et du manque d’éléments formels qui avaient contribué à la popularité de "Peter Gunn".
"Man of the World" demeure toutefois une curiosité dans l'histoire des séries britanniques des années 1960. Malgré une production soignée et la présence toujours élégante de Craig Stevens, et même si la série ne possède ni l'identité visuelle et musicale de "Peter Gunn", ni la fantaisie qui permettra à d'autres productions britanniques de traverser les décennies, ses 20 épisodes constituent néanmoins un intéressant chaînon entre le polar américain des années 1950 et les séries d'aventures internationales qui feront bientôt la réputation d'ITC Television.
Signalons enfin pour les sériephiles curieux toutefois de la découvrir malgré tout qu'elle est visible sur You Tube en version originale. L’éditeur britannique Network avait proposé la série en coffret DVD. Un coffret malheureusement épuisé depuis.

