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Flics classiques et flics à gimmicks

Par Thierry Le Peut

Au lendemain de la vague d'espionnite qui a agité les années soixante, donnant naissance à des séries aussi enlevées que "Les Espions", "Max La Menace", "Les Mystères de l'Ouest", "Des Agents très spéciaux" et "Mission : Impossible", les années soixante-dix vont voir une recrudescence du policier classique. En effet, le flic reprend le terrain perdu. Aussi, s'apprête-t-il à explorer de nouveaux territoires. Or, le bon vieux flic au complet veston fait déjà recette avec "Hawaï Police d'Etat", depuis 1968 sur CBS. Tout comme avec "L'Homme de fer" sur NBC, depuis 1967.

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Raymond Burr est Robert Dacier / Crédit photo : NBC Television
L'HOMME DE FER

D'un côté, la première série citée privilégie la description des enquêtes de son héros, laissant peu de place à la fantaisie. D'un autre côté, la seconde série témoigne de l'importance du gimmick. En l'espèce, ce « truc » qui constitue souvent la marque de fabrique d'une série. En somme, de quoi se différencier de ses concurrentes. Ici, c'est le fauteuil roulant qui rend le policier Robert Dacier (Ironside dans la v.o.) incomparable. Blessé lors d'un attentat, cet inspecteur de la police de San Francisco continue de diriger ses inspecteurs d'une main de fer (sans jeu de mot).

Esprit de famille

La série, de facture assez classique en dehors de cette astuce, présente son héros comme une figure paternelle dont l'équipe, constituée d'un inspecteur (le sergent Ed Brown) et de deux assistants (une femme, Eve Whitfield, remplacée par Fran Belding à partir de la cinquième saison, et un étudiant, Mark Sanger), est un peu la petite famille. Quelques épisodes permettent d'ailleurs des incursions ponctuelles dans l'intimité des protagonistes.

Une série qui est le reflet de son époque

Entre des enquêtes traditionnelles où l'on croise des criminels endurcis autant que passionnels, les intrigues s'intéressent aussi au contexte social troublé de la fin des années soixante. En résumé, de la contestation étudiante à la condition des Noirs américains, notamment à travers le personnage de Mark Sanger. Ce dernier est d'ailleurs tout à fait dans la mouvance des années soixante, occupant la même place que Barney Collier dans "Mission : Impossible" ou la secrétaire Peggy Fair dans "Mannix". Il faudra attendre le détective privé de "Shaft", en 1973, pour voir un acteur noir tenir le premier rôle dans une série (si l'on excepte Bill Cosby, co-vedette de la série "Les Espions" entre 1965 et 1968). Voilà qui ne manquera pas de soulever un mini-scandale !

Créée par Collier Young et produite notamment par James McAdams, que l'on retrouvera ensuite aux commandes de "Kojak", la série bénéficie d'un thème musical de Quincy Jones, tout à fait adapté puisqu'il « mêle parfaitement (et allègrement) », selon les mots de Véronique Denize (2), « les influences blanches et noires, de la pop-music au rythm'n blues. »

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Jack Lord est Steve McGarrett / Crédit photo : CBS Television
HAWAI POLICE D'ETAT

Bien que contemporain, Steve McGarrett, le héros de "Hawaï Police d'Etat", est très différent. Chef d'une unité spéciale de la police d'Hawaï, qui ne rend de comptes qu'au Gouverneur de l'archipel, il est entièrement dévoué à sa lutte contre le crime qui souille le cadre paradisiaque de ces îles. Pratiquement dépourvu de vie privée, peu enclin à la plaisanterie (bien que, contrairement à une idée reçue, il soit capable de rire et même, dans un autre registre, de pleurer), McGarrett dirige une équipe multiethnique. Celle-ci est composée d'un jeune assistant, Danny Williams, et de deux policiers locaux, Chin Ho Kelly et Kono Kalakaua.

Flic fasciste ?

Durant douze années, de 1968 à 1980, il traquera les criminels de tout poil. Tout en appliquant sans jamais y déroger la sacrosainte Loi, seul rempart contre le Mal. Menées sans temps morts, les histoires de la série s'attachent à rendre le travail de la police. Toutefois, elles s'intéressent aussi aux criminels, dont les motivations sont parfois décrites longuement. Des sujets de société comme la drogue, la contestation étudiante (encore) et la guerre du Viêtnam, qui agitent la société américaine de l'époque, sont abordés au cours des histoires, au moins dans les premières saisons.

Décrit parfois comme un fasciste, McGarrett n'est pas dénué de compassion. Pourtant, tout chez lui est subordonné à l'application de la Loi et son devoir passe avant toute forme de sentiments. Une caractéristique qui tend à réduire la peinture des personnages secondaires au profit de celle du policier, d'où peut-être la mauvaise réputation de la série auprès de certains spécialistes : Jacques Baudou en France, Richard Meyers aux Etats-Unis (3).

Tournage sur place

Dénuée de gimmick, "Hawaï Police d'Etat" est cependant la première série véritablement tournée à Hawaï, ce qui la différencie de ses prédécesseurs (de 1959 à 1963, "Hawaiian Eye" avec notamment Robert Conrad était censée se dérouler également dans l'archipel mais était tournée en fait à Los Angeles) autant que de ses contemporaines. L'abondance des extérieurs utilisés pour le tournage confère à l'ensemble un attrait évident, sans prendre le pas sur les intrigues. Le créateur de la série, Leonard Freeman, qui mourra durant sa diffusion, en 1974, tenait à cet élément qui augmentait selon lui le réalisme du programme.

Comme "L'Homme de fer", "Hawaï Police d'Etat" bénéficie d'un générique fameux qui gravit les Charts à l'époque de la série. Un thème qui fait encore aujourd'hui la joie des compilateurs. Composé par Morton Stevens, il a servi de signature à la série durant les douze années de sa production. Le tout en synergie parfaite avec le générique mis en images par le réalisateur Reza S. Badiyi.

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Michael Douglas et Karl Malden / Crédits photo : ABC Television / Quinn Martin Production
LES RUES DE SAN FRANCISCO

En 1972, une nouvelle déclinaison du flic classique fait son apparition sur ABC, le troisième grand réseau américain. C'est cette fois Quinn Martin, déjà producteur de concepts comme "Le Fugitif" (ABC, 1963-1967), "Les Envahisseurs" (ABC, 1967-1968) et, dans le genre policier, "Sur la piste du crime" (ABC toujours, 1965-1974), qui préside à sa destinée. Tout en confiant le rôle principal à un vieux routier du cinéma, Karl Malden. L'acteur au nez aussi célèbre que celui de Cléopâtre (dans un autre registre).

Un ancien et un jeunot

Riche de 119 épisodes, "Les Rues de San Francisco" narre les enquêtes de l'inspecteur Mike Stone et de son jeune assistant Steve Keller. Voici des enquêtes qui sont souvent empreintes d'une lourdeur tragique qui, présente également dans d'autres programmes de Quinn Martin, est l'une des qualités de la série. D'épisode en épisode, la caméra s'attarde volontiers sur les criminels et décrit leur comportement autant que leurs motivations. En résumé, des criminels, certes, mais aussi victimes : des épisodes tels que « Ma Maison est une prison » ou « L'Ecole de la peur » s'attachent à rendre compte de drames individuels qui prennent autant de place que l'enquête proprement dite.

Pourtant, assez peu diffusée depuis vingt ans, la série ne manque pas d'intérêt encore aujourd'hui. Notamment à cause de la galerie de personnages secondaires qu'elle développe autour de ses héros. Comme dans les autres programmes de Quinn Martin, également, chacun des quatre actes de chaque épisode est introduit par un carton portant le titre de la série et la mention « Acte I, Acte II, etc. », le tout encadré par un prologue et un épilogue.

Une relation filiale

La série repose sur les épaules de Malden mais a révélé aussi un jeune comédien qui a depuis fait ses preuves au cinéma : Michael Douglas, présent de 1972 à 1976, et remplacé pour la dernière saison par Richard Hatch. De son propre aveu, l'acteur a beaucoup appris de son partenaire. Aussi, l'entente entre les deux comédiens confère-t-elle au duo d'inspecteurs un côté très attachant qui s'exprime dans les plaisanteries paternalistes échangées à l'écran.

L'épisode d'adieu de Douglas, « Les assassins », met en avant la relation père-fils qui, au fil des saisons, se dessine entre Stone et Keller, qui d'assistant devient en quelque sorte son fils spirituel. Quelques épisodes font également revenir des personnages récurrents, comme la fille de Mike Stone, incarnée par Darleen Carr (qui était déjà la fille d'Henry Fonda dans "Ah ! Quelle famille !", une sitcom policière diffusée sur la même chaîne en 1971 et 1972). En 1992, un téléfilm produit par Aaron Spelling fera revenir le personnage de Mike Stone, malheureusement sans Keller, Douglas ayant décliné l'offre des producteurs de reprendre son rôle : c'est la mort du jeune inspecteur qui sera du coup au centre du scénario, où Stone se verra entouré de nouveaux assistants.

Effectivement, bien écrite, fourmillant de futures stars du grand et du petit écran (Arnold Schwarzenegger, Don Johnson, Paul Michael Glaser et David Soul, Larry Hagman, Tom Selleck parmi bien d'autres), la série reste indissociable du thème musical composé par le jazzman Patrick Williams, même si celui-ci n'a pas connu le succès planétaire du générique de "Hawaï Police d'Etat". Il faut alors souligner que la série fut tournée réellement à San Francisco, popularisée par le film "Bullitt" avec Steve McQueen. Tandis que "L'Homme de Fer" était réalisée aux studios Universal. En effet, les plans de San Francisco étant des stock shots puisés dans les archives de la production.

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Crédit photo : CBS Television
KOJAK

Un an après l'arrivée de Stone et Keller sur le réseau concurrent, CBS lance un autre policier appelé à une gloire internationale. S'il promènera sa silhouette et son crâne chauve également dans 119 épisodes entre 1973 et 1978, "Kojak" cependant connaîtra une renommée supérieure à celle des "Rues de San Francisco". Il faut alors souligner que, comme Robert Ironside, Theo Kojak a son petit gimmick, en dehors de la calvitie de son interprète. En effet, il adore les sucettes ! Puis, à l'instar de Mike Stone, Kojak porte presque tout le temps un chapeau.

Adaptée par Abby Mann d'un roman de Selwyn Raab, "Kojak" fut d'abord un téléfilm de trois heures diffusé le 24 octobre 1973. Dans celui-ci, le lieutenant Theo Kojak enquêtait sur une erreur judiciaire. S'il apparaissait déjà comme le personnage central, il n'avait toutefois pas l'importance que lui donnera la série régulière. Amer, en butte à la corruption de ses collègues et à l'hypocrisie d'une justice-spectacle, le Kojak du téléfilm originel laissera la place sous l'impulsion du producteur Matthew Rapf à un personnage plus dur, parfois cynique. Cependant, il est capable de compassion. Et puis, il est plus affecté qu'il ne veut le paraître par la violence qu'il est amené à côtoyer.

Flic borderline ?

Indifférent à la hiérarchie, Kojak annonce des héros moins conventionnels comme Baretta et Serpico. Ceux-ci lui emboîteront le pas dès 1975. « Face à la corruption, au laxisme des défenseurs officiels de la loi et à l'indifférence ou la lâcheté des honnêtes gens, ce nouveau type de flic s'érige en justicier et n'hésite pas à utiliser des méthodes illégales pour arrêter un criminel », écrit Jean-Jacques Schléret, spécialiste de la littérature policière, qui rapproche le personnage des flics popularisés au cinéma par des films comme L'Inspecteur Harry (4). Un genre de policier à l'opposé des McGarrett, Dacier et autres Mike Stone qui, tous, agissent dans le respect de la loi.

« Plus personne ne peut croire à la vision féérique du flic honnête », dira l'acteur Telly Savalas. « Kojak n'est qu'un simple être humain avec toutes les frustrations, les relations et peut-être la douleur et le plaisir de la vie d'un flic urbain. » (5) Cet aspect distingue Kojak de ses homologues, et aussi la présence très forte de Telly Savalas, dont l'aura dépasse celle de Jack Lord ou de Karl Malden. De son interprète, Kojak partage les origines grecques. Ainsi, son assistant Stavros est-il d'ailleurs à la ville le propre frère de l'acteur, George Savalas. Le reste de l'équipe compose, comme il se doit, un groupe multiethnique, qu'on en juge par les noms : Rizzo, Saperstein, McNeill ou Crocker. Au commissariat de Manhattan Sud, Kojak, comme Dacier dans un autre style, fait figure de père redouté mais apprécié. Bref, chacun peut compter sur lui.

La jungle urbaine est son monde

En effet, la Ville a une grande importance dans la série, bien plus que dans "L'Homme de fer". Effectivement, elle pèse sur les habitants et sur le policier lui-même d'un poids écrasant de fatalité. Toutefois, le pessimisme de Kojak est différent cependant de celui des "Rues de San Francisco". Parce que le policier est lui-même désabusé. Ainsi est-il menacé de déshumanisation par le spectacle d'une violence et d'une corruption hors de portée. « La ville est une jungle qui demande l'impossible à ses habitants », écrit David Buxton dans une étude sur la série. « Comme dans les romans policiers d'Ed McBain, la description objective, réifiée de l'aliénation urbaine suffit en soi pour expliquer l'existence endémique du crime. » (6)

Face à cette violence, Kojak se pose comme un repère par la force de sa personnalité. Tout en partageant la détresse de ceux qu'il s'efforce de protéger : « La saleté de la rue et du commissariat montre Kojak lui-même comme une victime au même titre que les autres habitants. C'est en tant que tel qu'il peut légitimement porter un jugement sur les autres, fût-ce très durement. » (6)

Ainsi, par son esthétique crasseuse autant que par son « pessimisme mélancolique » (David Buxton, toujours), "Kojak" évoque-t-elle déjà ce que sera "Hill Street" Blues huit ans plus tard. En l'occurrence, un policier plus ambigu, plus humain, moins stéréotypé. Un flic rompant avec la rigidité et le politiquement correct de ses prédécesseurs. En résumé, il égratigne l'image trop lisse du « flic honnête » pour proposer une vision plus juste et plus nuancée de la vie d'un flic, à une époque où, contestation et Viêtnam aidant, l'Amérique commence à remettre en cause un modèle jusque-là célébré.



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LA RELEVE ANTICONFORMISTE

LES FLICS EN UNIFORME

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NOTES

1. M. Winckler in Les Séries télé, coll. "Guide Totem", Larousse, 1999, p.357.
2. V. Denize in Les grandes séries américaines des origines à 1970, Huitième Art, 1994, p. 174.
3. Lire les quelques lignes de J. Baudou sur la série dans Les séries télévisées américaines, op.cit., pp. 61-62, et l'opinion de R. Meyers dans TV Detectives, A.S. Barnes, San Diego, 1981.
4. J.-J. Schléret in Les grandes séries américaines des origines à 1970, op.cit., p. 37.
5. Déclaration tirée de Photoplay film monthly, 1974, citée par P. Setbon in Telly Savalas, Pac, 1978, p. 53.
6. David Buxton, De Bonanza à Miami Vice, Formes et idéologie dans les séries télévisées, Ed. de l'Espace Européen, 1991, pp. 158-165.
7. Cité par J. Baudou in Génération Séries, n°11, automne 1994, p. 46.
8. J.-J. Jelot-Blanc, Black Stars, Pac, 1985, p. 52.
9. F. Julien dans le livret d'accompagnement du CD Le Compact des séries américaines vol. 3, TV Records.
10. J. Baudou, op.cit., p. 69. 11. Cité par J.-J. Jelot-Blanc dans Télé Feuilletons, Ramsay, 1993, p. 496.
12. Certaines de ces informations proviennent de l'article de Wilfrid Tiedtke, "Columbo : une énigme !", publié dans Ciné News.
13. D'après John Javna et Max Allan Collins, The Best of Crime and Detective TV, Harmony Books, 1988, cité par J. Baudou in Les séries télévisées américaines, op.cit., p. 70.

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