Par Christophe Dordain
Le Voyage Extraordinaire : Une odyssée oubliée de la science-fiction télévisée
Préambule
"Les séries de science-fiction n'ont généralement pas rencontré le succès attendu dans les années 60 car le public n'était pas prêt. Aujourd'hui, une génération raffole des films de science-fiction comme "Rollerball" de Norman Jewison, "Les Rescapés du Futur" de Richard T. Heffron ou "L'Âge de cristal" de Michael Anderson"(1) constatait le créateur-producteur Bruce Lansbury au moment de la première diffusion de la série "Le Voyage Extraordinaire". C'était sur NBC Television en février 1977.

Une tentative sans lendemain
Diffusée sous le titre "The Fantastic Journey", la série "Le Voyage Extraordinaire" appartient donc à cette génération de séries de science-fiction ambitieuses qui ont tenté, dans le sillage de grands succès au cinéma des années 1970, d’explorer de nouveaux territoires narratifs à la télévision. Voici une série télévisée originale et novatrice qui aura toutefois fait ses débuts à la télévision au milieu d'une vague de sitcoms et de drames. C'est ainsi que la réaction du public prouvera que celui-ci préférait toujours les séries mainstream que les tentatives originales d'explorer la science-fiction au petit écran. Les échecs successifs de "L'Age de Cristal" et de "L'Homme de l'Atlantide", indépendamment de leurs qualités propres, confirment ce constat.
Portée notamment par Jared Martin et Roddy McDowall, elle constitue encore aujourd’hui une curiosité fascinante, à la fois représentative de son époque et singulièrement en avance sur certains aspects. Elle n'est donc pas "quand même complètement inutile" comme l'affirme de façon péremptoire Nils C. Hall dans le Dictionnaire des séries télévisées (2). Malheureusement, les contraintes de production liées à un accueil trop tiède du public scelleront rapidement son sort. Ainsi, "Le Voyage Extraordinaire" s'arrêtera-t-il au terme de seulement 10 épisodes.

D'un monde à l'autre
Tout commence dans le mystérieux Triangle des Bermudes. Une véritable obsession culturelle des années 70. On pourra notamment penser au téléfilm "Le Triangle des Bermudes" (réalisé par William A. Graham en 1975) avec Donna Mills. Certains se souviendront aussi, d'une certaine façon, d'un autre téléfilm. Il s'agit du "Triangle du Diable", réalisé par Sutton Roley en 1974.
L'intrigue de la série "Le Voyage Extraordinaire" raconte le destin de passagers d'une expédition maritime qui, à la suite d’un phénomène inexpliqué, sont projetés dans une dimension inconnue. En somme, une sorte de monde fragmenté. Un univers où coexistent différentes époques, civilisations et réalités. Ainsi se côtoient le passé, le présent et le futur, mais aussi des êtres d’autres mondes, tous prisonniers perdus sur cette île mystérieuse.
Les zones se franchissent aisément dans un halo bleu. Ce dernier marque alors une sorte de « téléportation » (référence à "Star Trek" ?) qui propulse les personnages dans un autre lieu habité par d’autres êtres de l’île. C’est là que réside la grande originalité de cette série fascinante. Mais c'est aussi son talon d'Achille. En effet, comment représenter un univers différent, une nouvelle civilisation à chaque épisode, le tout dans le cadre extrêmement contraint des budgets alloués à la production télévisuelle des années 70 ?
Au cœur de ce groupe hétéroclite et multiethnique (avec la présence de Carl Franklin) se distingue Varian, interprété par Jared Martin. Ce dernier est un homme venu du futur. Il est doté de capacités télépathiques et d’une philosophie profondément pacifiste. Guidant ses compagnons à travers des territoires instables et souvent hostiles, il incarne une figure presque messianique, marquée par sa volonté de trouver ce mystérieux territoire qu'est Evoland.

Roddy McDowall, le renfort marquant
À partir du troisième épisode, la série accueille Roddy McDowall dans le rôle du docteur Jonathan Willaway, un personnage ambigu, un scientifique venant des années 60. Acteur déjà culte grâce à la saga "La Planète des Singes", McDowall apporte une dimension supplémentaire à la série, mêlant ironie, intelligence et mystère. Son arrivée correspond alors à une tentative des producteurs de relancer l’intérêt du public, alors que les audiences commençaient déjà à décliner.
Jonathan Willaway dans la série aurait facilement pu devenir une pâle copie du Docteur Smith de "Perdus dans l'espace" (avec Guy Williams, 1965/1968). Cependant, McDowall a su transformer son côté initialement maléfique en une personnalité parfois plus attachante. McDowall était à sa façon un génie d'interprétation. Un comédien doté d'un excellent instinct tant que le scénario le lui permettait. Ainsi, Roddy McDowall aura-t-il su préserver la crédibilité du personnage dans la série.

Une structure narrative originale mais risquée
Chaque épisode du Voyage extraordinaire repose sur un principe simple mais efficace : les héros découvrent une nouvelle “zone”, équivalente à une société autonome avec ses règles propres. Pour mener à bon port ces différents périples, le créateur de la série, Bruce Lansbury, demande aux scénaristes d'imaginer la plus grande variété de scenarii possible. Pour se faire, Lansbury va alors s'appuyer sur le gotha des scénaristes de l'époque. On citera D.C. Fontana, Ken Kolb, Leonard Katzman, Katharine Powers et tant d'autres.
Mais écrire pour la télévision peut rapidement se transformer en parcours du combattant. Tel sera le cas pour D.C. Fontana dont les souvenirs concernant son apport à la série sont les suivants : "La production de la série télévisée a été précipitée, sans suffisamment de temps de préparation. J'ai commencé à travailler sur le projet début décembre 1976. À ce moment-là, seul le pilote était tourné. Nous avions quelques scenarii sous le coude. Toutefois, il a fallu les réécrire pour les adapter au nouveau format. Le tournage a ensuite débuté environ un mois plus tard après la mise en place de l'équipe." (1) Et d'ajouter : "De ce fait, nous étions constamment sous pression. On nous poussait pour terminer les scenarii, le tournage, le montage, la musique et le doublage. Il nous fallait des copies de contrôle prêtes pour la diffusion dans les délais. Dans un tel contexte de stress et de pression, il est impossible de donner le meilleur de soi-même."
Reconnaissons quand même que cette cette structure en “mondes successifs” permet à la série d’aborder une grande diversité de thèmes, tout en conservant une trame globale : la recherche d’un moyen pour trouver Evoland. Ainsi, les personnages sont confrontés à un singulier régime politique (épisode "La République des Enfants"); un régime à tendance autoritaire (épisode "Atlantium"); une société où les femmes sont des esclaves (épisode "Les Amazones"); une communauté dotée de pouvoirs psychiques (épisode "Le Talisman").

La diffusion en France
Ce programme aura connu un destin particulier chez nous à rebours de sa diffusion météorique dans son pays d'origine. En effet, en France, la série est diffusée du 06 août au 8 octobre 1978 sur TF1 sous le titre "Le Voyage Extraordinaire". Voilà une appellation qui s’éloigne un peu du titre original. Cependant, cela correspond mieux à l’imaginaire véhiculé ici. Longtemps restée confidentielle, elle a depuis été redécouverte grâce à une édition DVD proposée par Elephant Films. Cette société qui s'est spécialisée depuis bien longtemps dans l'exploration des séries patrimoniales.

Conclusion : une série devenue culte ?
Si elle n’a pas rencontré le succès escompté lors de sa diffusion initiale, "Le Voyage Extraordinaire" bénéficie pour autant d’un statut particulier auprès des amateurs de science-fiction vintage. Sa courte durée, son univers étrange et sa liberté narrative en font une œuvre à part. Elle est souvent comparée à d’autres productions de la même époque. Toutefois, elle est difficilement assimilable à un modèle unique.
Se situant à la croisée de la science-fiction, de la fantasy et de la réflexion philosophique, "Le Voyage Extraordinaire" demeure finalement une utopie télévisuelle inachevée. Une tentative audacieuse de repousser les limites du récit télévisé. Portée par des acteurs charismatiques comme Jared Martin et Roddy McDowall, elle incarne une époque où la télévision osait expérimenter dans un genre difficile : la science-fiction.
Inachevée donc, mais mémorable, "Le Voyage Extraordinaire" reste aujourd’hui une pièce rare du patrimoine télévisuel des années 70. Au fond, c'est une série à redécouvrir pour ce qu’elle est : une exploration imparfaite mais fascinante de mondes possibles.
1 : Science Fiction Television Series, Mark Phillips et Frank Garcia (MacFarland, 1996).
2 : Dictionnaire des séries télévisées, Nils C. Hall et Benjamin Fau (Editions Philippe Rey, 2011).

Fiche technique
Producteur exécutif : Bruce Lansbury
Producteur : Leonard Katzman
Producteur associé : William O. Cairncross
Coordination de la production : Louis H. Goldstein, Bruce Rush
Responsable de la production : William A. Porter
Consultants aux scenarii : Calvin Clements Jr, D.C. Fontana
Directeurs de la photographie : Irving Lippman, Sam Leavitt
Opérateur caméra : John Hussey
Musique : Robert Prince, Dick DeBenedictis
Montage : Richard E. Rabjohn, Richard L. Van Enger Jr., Ken Zemke
Montage de la musique : Jerry McDonald, Shinichi Yamakazi
Supervision de la distribution : Al Onorato
Distribution : Claire Newell, Shelley Ellison
Direction artistique : Ross Bellah, Robert Purcell
Création des décors : Audrey Blasdel-Goddard, Linda DeScenna, John H. Anderson
Création des costumes : Grady Hunt
Supervision des maquillages spéciaux : Ben Lane
Supervision des effets spéciaux : Robert Peterson, Richard Albain
Cascades : Larry Holt, Ron Burke
Régie : William A. Porter
Assistants à la réalisation : Bill Carroll, William J. Hole Jr
Générique conçu par : Mike Road
Production : Bruce Lansbury Productions et Columbia Pictures Television (1977)
LE GUIDE DES EPISODES
