Par Christophe Dordain
Nous sommes le 15 septembre 1973, sur la première chaîne de l’ORTF. Les yeux quelque peu écarquillés, le jeune téléspectateur découvre une nouvelle émission : « La Une est à Vous ». Son animateur, Bernard Golay, au visage encore presque poupin, en expose le principe : des séries télévisées, des chansons et, surtout, la possibilité pour le public de choisir son programme. Diable ! Choisir ce que l’on souhaite regarder à la télévision : quelle révolution !
Pourtant, « La Une est à Vous » n’est pas apparue soudainement dans les grilles de l’ORTF. Sa création résulte d’expériences antérieures, de l’omniprésence de Guy Lux et des profondes transformations que connaît alors la télévision française. Avant de revenir sur le lancement et le concept de cette émission devenue mythique, il convient donc d’examiner les conditions qui ont rendu son apparition possible : l’évolution des programmes, la conquête du samedi après-midi et les nouvelles ambitions de la première chaîne au début des années 1970.

Il y eut donc un précédent : Les Sept Portes
Comme nous en avons eu l'occasion de le développer dans un précédent article, "La Une est à Vous" a connu un ancêtre : "Les Sept Portes". À sa façon, ce programme constitue donc un précédent sur lequel Guy Lux s’est très probablement appuyé quelques années plus tard pour concevoir son nouveau rendez-vous de la rentrée 1973, voyant ainsi son opiniâtreté enfin récompensée.
Ainsi, "Les Sept Portes" avait posé les jalons de la future "La Une est à Vous". Diffusée fin avril 1967, cette émission avait consacré de façon flagrante de nettes tendances que l'on retrouvera ultérieurement. Par exemple, la célébration par le public d'un samedi soir des séries américaines. En effet, celles-ci furent alors largement plébiscitées. On citera notamment "Des agents très spéciaux" et "Les Incorruptibles" car leur triomphe avait été romain si j'ose dire. Et puis, il y eut l'affaire "Batman" ! Deux épisodes programmés le samedi soir en question provoquant l'ire d'un public qui, visiblement, n'avait rien compris à cette série pourtant si inoffensive surtout au regard des canons télévisuels de notre époque.
Une autre tendance s'était ensuite confirmée : la volonté d'entendre de grandes vedettes de la chanson, mais certainement pas de "subir" une rubrique consacrée à l'histoire. Et celui qui vous écrit ici énonce cela avec le plus grand respect qui soit pour cette noble matière. Au fond, après une semaine de dur labeur, le public de la France gaullienne attendait Claude, François... et les autres. Certainement pas une émission culturelle et cela au grand dam des critiques qui avaient été invités à participer aux "Sept Portes" pour donner leur sacro-saint avis. Je ne vous surprendrai pas en vous précisant qu'ils furent impitoyables dans leurs commentaires et écrits ultérieurs.
En résumé, "Les Sept Portes" s'avérait finalement comme une première expérience de télé-démocratie et d'interactivité mélangées, mais sans lendemain. Aussi, faute du soutien de la direction de la 2ème chaîne de l'ORTF, Guy Lux retrouve alors son domaine de prédilection : celui d’un extraordinaire bateleur capable de dominer le petit écran. Son succès spectaculaire, son omniprésence et la haute idée qu’il avait de lui-même lui valent toutefois de nombreux détracteurs, prompts à dénoncer "La France de Guy Lux".

La France de Guy Lux
En effet, tel est le titre d'une publication parue dans l'hebdomadaire "Le Nouvel Observateur" en juillet 1967. Ce texte à charge prend pour point de départ l’émission estivale "Impossible n’est pas français", lancée conjointement par Guy Lux et Pierre Sabbagh. Pour attirer le regard du lecteur, l’article s’accompagne d’une photo dont il m’est aujourd’hui impossible de ne pas déplorer le caractère obscène, pour ne pas dire putassier. Je vous laisse juge. Cela étant, convenons que Guy Lux aura parfois, voire souvent, donné le bâton pour se faire battre. Effectivement, dans sa quête continue de concepts visant à rassembler le plus large public possible, il ne pouvait que se heurter aux tenants d'une télévision à vocation culturelle.
Les années qui ont suivi la diffusion des "Sept Portes" viendront confirmer cette tendance entre programmes à la réputation déjà solidement établie et nouveaux concepts fédérateurs. Guy Lux est partout ou presque. Tout au long de sa carrière, s'étalant sur plus de quatre décennies, ce créateur dans l'âme n'aura cessé d'inventer des formules devenues cultes et mille fois copiées. Les titres ne manquent pas pour illustrer son incroyable parcours : "Le Palmarès des Chansons" (1965/1968), "Intervilles" (dès 1962), "Interneige" (dès 1964), "Jeux sans frontières" (dès 1964), "L'Arbalète de Noël" (1969), "Le Schmilblick" (1969/1970), "Cadet Rousselle" (1971/1973), etc. La présente liste ne se voulant pas exhaustive, loin s'en faut.
Pour conclure, le téléspectateur français, à la charnière des années 60 et 70, ne pouvait pas échapper à un de ses programmes. De surcroît, Guy Lux faisait également partie des animateurs d'Europe numéro 1 en 1972 ! Décidément, Guy Lux était sur tous les fronts !

Un paysage télévisuel en mutation au début des années 70
Il est intéressant maintenant de s'y arrêter l'espace d'un instant, car les mutations dudit paysage télévisuel vont indéniablement favoriser l'arrivée de "La Une est à Vous". Avec l'élection de Georges Pompidou en juin 1969, et le choix de Jacques Chaban Delmas comme Premier ministre, l'ORTF était alors entrée dans une première phase de changement. La seconde, fatale cette fois, se produira, elle, en 1974.
La "Nouvelle société" (pensée politique largement conçue par Simon Nora et Jacques Delors qui n'aura de cesse d'accroître les tensions dans la dyarchie formée par l'exécutif jusqu'au départ de Chaban en juillet 1972), cet axe fondateur d'une nouvelle action politique, que défendait ardemment le locataire de Matignon, devait notamment intégrer une évolution de la télévision surtout après les tourments de mai 68. L'emprise gaulliste sur le média télévision apparaissait alors comme singulièrement révolue. D'ailleurs, et pour la première fois, l'ORTF et son avenir avaient été évoqués dans les thèmes de la campagne électorale de 1969. Cet ORTF qui profitera plus tard d'un statut renouvelé avec la loi votée le 3 juillet 1972.
Dès septembre 1969, il est question d'instaurer une vraie concurrence entre les deux chaînes existantes. Mais aussi de favoriser une information plurielle avec des antennes ouvertes à toutes les formations politiques et syndicales. La nomination de Pierre Desgraupes (l'un des pères fondateurs de l'emblématique "Cinq colonnes à la une") à la direction de l'information de la 1ère chaîne en est la concrétisation.
La désignation de Jacqueline Baudrier, toujours en 1969, cette fois à la direction de l'information de la 2ème chaîne de télévision, illustre également ce modernisme affiché même si Jacqueline Baudrier était une fervente gaulliste, ce qui n'était pas franchement le cas de Desgraupes. Baudrier deviendra ensuite directrice de la régie de la 1ère chaîne en septembre 1972. Vous le comprenez désormais, bien évidemment, la rencontre avec Guy Lux finira par se produire pour évoquer un nouveau programme à mettre à l'antenne le samedi après-midi.

L'ORTF étend et modernise ses programmes
En effet, ils le sont dans cette France du début des années 70, car les deux chaînes existantes étaient désormais animées par des dynamiques nouvelles. Par exemple, pour la seule année 1970, on constate une augmentation sensible des heures de télévision diffusées.
Si on considère tout d'abord le cas particulier de la 1ère chaîne, il avait été décidé de programmer des émissions de la télévision scolaire les lundis, jeudis, vendredis et samedis matin ainsi que tous les après-midi. Aussi, la chaîne devait-elle gérer un total d’une quinzaine d’heures supplémentaires. Ensuite, concernant la 2ème chaîne de l'ORTF, elle ouvrait désormais son antenne pendant une heure, à 14 h 30, pour l'émission "Aujourd’hui madame" (dès mai 1970). L'année suivante, la chaîne proposera différentes séries dans la continuité d'une antenne maintenant ouverte toute l'après-midi.
Même si les programmes devaient demeurer populaires, divertissants, mais également culturels et éducatifs, tous porteurs d’un langage a priori commun, le plus élevé possible, qui puisse s’adresser à tous les publics, un autre aspect de ces évolutions réside dans la mise à l'antenne d'émissions bien plus provocatrices et libres de ton. On pourra penser au travail de Michel Polac avec "Post-scriptum" (diffusé dès octobre 1970, mais qui connaîtra un destin funeste en mai 1971 pour avoir osé aborder le thème de l'inceste) ou bien encore aux premiers talk shows notamment avec Philippe Bouvard et l'émission "Samedi soir" diffusée dès 1971.

Le samedi après-midi, un créneau à conquérir
Tiens, le samedi, parlons-en maintenant avant enfin d'aborder le concept de "La Une est à Vous". Concrètement, des tentatives avaient-elles déjà été menées pour occuper avantageusement ce temps d'antenne ? La réponse est oui. Certes, les programmes proposés alors devaient être à la fois populaires et divertissants, mais également culturels et éducatifs. Tous capables de s'adresser de façon élevée à tous les publics. Prendre en charge le créneau du samedi après-midi dont l'audience était, qui plus est, très faible à l'époque, relevait d'un impératif pour les responsables de l'ORTF.
Parmi les nombreuses initiatives prises, on retiendra le cas particulier de l'émission "Samedi et Compagnie" lancée en 1968 et présentée par Albert Raisner. Ce dernier, transfuge de la grande époque de "Salut les copains", avait été sollicité pour animer ce programme qui, anecdote savoureuse, changera de nom en 1971 pour devenir "Samedi Pour Vous". L'ambition était alors d'occuper l'antenne pendant au moins deux heures avec de grandes vedettes de la chanson, du cinéma et des reportages.

La Une est à Vous, un concept fluctuant
Il faut bien l’admettre : les débuts de “La Une est à Vous” seront marqués par des hésitations qui reflètent une forme de malentendu entre Guy Lux et Jacqueline Baudrier. Un propos confirmé ici dans le cadre du compte-rendu de la conférence de presse de Jacqueline Baudrier tel que relaté par Le Monde le 25 septembre 1973 : « Mais la grande nouveauté reste la " télévision à la carte " du samedi après-midi avec laquelle Mme Jacqueline Baudrier espère, progressivement donner au public, à travers le divertissement, le goût de la musique, de la littérature et de l'art. »
À la lecture de ceci, un constat s'impose qui est celui d'un sérieux décalage entre les intentions initiales et le résultat final. Un rappel s’avère donc nécessaire sur ce qu’aurait dû être "La Une est à Vous" si les intentions initiales avaient été respectées. Dans Télé 7 Jours (21 juin 1973), interrogé à ce sujet, Guy Lux y annonçait : « une nouvelle émission, pour la chaîne 1, dont il a soumis l’idée, mais qui ne sera peut-être pas animée par lui. Titre provisoire : "La Une est à Vous". Le samedi après-midi, pendant cinq heures d’antenne, les téléspectateurs pourront se faire projeter à l’écran des extraits de toutes les émissions ou films de leur choix, aussi bien "Les Rois maudits" que "La demoiselle d’Avignon", du sport, etc. » Et Jacqueline Baudrier de confirmer : « c’est une préfiguration de la télévision de demain notamment de la télévision par câble : choix très large et participation des téléspectateurs. »

Comme vous pouvez le constater, nous sommes quand même assez loin de ce que sera finalement "La Une est à Vous". Le projet accordait également la priorité aux productions françaises, et non aux séries étrangères, dont l’utilisation entraînera bientôt le nouveau concept dans « le règne de la facilité », comme l’observera perfidement, en mars 1974, une célèbre revue consacrée au petit écran.
Toutefois, la machine était désormais lancée sur les rails du succès. Le recrutement de Bernard Golay pour animer l'émission après des essais réalisés le 24 août 1973 parachevait le processus et l'adjonction d'un autre présentateur, mais situé lui en régie, et qui allait devenir tout aussi mythique pour les jeunes téléspectateurs de l'époque, complétait le dispositif. Je veux bien évidemment parler ici de Roger Lago.
Le 15 septembre 1973, "La Une est à Vous" était diffusée pour la première fois sur la 1ère chaîne de l'ORTF. Une aventure longue de trois années et jalonnée de 155 émissions débutait alors qui allait faire de ce nouveau programme une authentique émission-culte.

