Par Christophe Orzechowski
Au début des années 2000, trois séries vont réintroduire la sous-catégorie des séries-feuilletons et ce de façon très spectaculaire. Trois séries qui vont contribuer, en partie, à faire de leur public des sériephiles elles aussi. Des productions qui, par leur ambition visuelle et narrative, mais aussi par leur côté « blockbuster », vont participer à la valorisation des séries télévisées, qu’on jugera dignes de pouvoir concurrencer le cinéma. Des séries-feuilletons qui, par leur nature même, vont enfin se révéler particulièrement addictives car basées sur des cliffhangers constants.

Des intrigues puissantes
Ces trois séries que nous allons évoquer ici sont "Alias", "24 Heure Chrono" et "Prison Break". Elles partagent plusieurs particularités communes, qui les rapprochent et permettent de les aborder dans la même partie. Toutes les trois proposent en effet une intrigue de fond suffisamment forte pour susciter l’intérêt d’une audience assez large. Une intrigue reposant sur un fascinant mystère qui pousse les personnages à agir, à mettre leur vie en jeu.
Dans "Alias", c’est la quête d’objets ayant été conçus par un inventeur de génie, qui fut également un mage visionnaire, et autour duquel toute la série s’articule. Ce personnage fil-rouge, c’est Milo Rambaldi, dont l’héritage pourrait soit détruire le monde, soit permettre de le dominer.
Dans "24 Heure Chrono", c’est la révélation qu’une conspiration menace la vie du candidat David Palmer aux prochaines élections présidentielles américaines. Un candidat qui, s’il est élu (et il risque fort de l’être, arrivant en tête de tous les sondages d’opinion), deviendra le premier président afro-américain à la tête des Etats-Unis. Une conspiration liée à des terroristes qui ont réussi à placer une taupe, voire plusieurs, à la Cellule Anti-Terroriste chargée de les combattre. C’est l’agent Jack Bauer, qui avait déjà dénoncé certains collègues, qui va devoir sauver la vie du futur président, et débusquer la taupe sévissant à la CAT (acronyme pour « Cellule Anti-Terroriste »).
Dans "Prison Break", l’enjeu est de savoir comment Michael Scofield va réussir à s’évader, avec son frère, de Fox River. Scofield est accusé à tort du meurtre d’un politicien. Pendant ce temps, à l’extérieur de l’établissement carcéral, se trame un complot des Services Secrets pour empêcher que la vérité n’éclate au grand jour.

Mélange des genres
On l’aura compris, ces séries ont toutes les trois des liens très forts avec des genres narratifs déjà particulièrement séduisants pour le grand public en général : celui de l’espionnage, et celui de l’action. Les trois séries empruntent toutes des éléments à ces genres ayant fait de nombreuses fois leurs preuves par le passé, que ce soit au cinéma ou même à la télévision, en les revisitant de façon brillante, puisque reliés à une série à high-concept, avec des gimmicks visuels marquants.
Dans "Alias", c’est un générique n’apparaissant qu’à la suite du premier acte, en général quand un bon tiers de l’épisode s’est déjà déroulé. Dans le cas particulier de la première saison, c’est un cliffhanger systématique, à chaque fin d’épisode, rendant impossible une diffusion qui ne respecterait pas l’ordre de production des épisodes.
Dans "24 Heure Chrono", c’est un écran fragmenté qui sera l’une des marques de fabriques caractéristiques de la série. En effet, les spectateurs suivent simultanément les événements concernant différents endroits et différents personnages. Ainsi, le spectateur possède-t-il, lors du visionnage de la série, une vision d’ensemble, une vision omnisciente. Le passage du temps lui est rappelé par l’affichage à l’écran et le son caractéristique d’une horloge. Le temps est une donnée fondamentale de la série. Aussi, les personnages principaux, en particulier Jack Bauer, sont-ils toujours en train de courir après lui.
Dans "Prison Break", les fins d’acte sont marquées par une caméra explorant de façon récurrente le labyrinthe de couloirs de la prison. Voilà qui donne au cliffhanger un aspect palpitant pour qui aime cette série.

Ces trois séries, lors de leur lancement, vont connaître un grand et immédiat succès à la fois critique et public. Tout le monde est alors unanime pour saluer la qualité apportée à chacune de ces séries, en particulier en terme d’écriture.
Mais si l’écriture est leur plus grande qualité, elle n’est pas exempte de défauts. Ces différentes séries, dont la saison 1 est absolument à voir pour au moins se rendre compte par soi-même de ce retour du feuilleton, dans des séries de prime-time autres que des soaps, vont malheureusement avoir, sur la durée, deux défauts majeurs. Ou plus exactement, un seul qui peut être abordé en deux points.
Un concept fort mais difficile à tenir sur la distance
Le premier est qu'elles reposent tout d’abord et avant tout sur un high-concept, qui a été particulièrement bien pensé et qui devrait suffire à une seule saison justement. Cependant, face au succès, il est difficile d’imaginer les chaînes se priver de leur « poule aux œufs d’or ». D’où une baisse inéluctable de la qualité et de l’intérêt au fil des saisons tant elles attirent une large audience, mais qui ne manquera pas de se réduire, la lassitude gagnant.
Pour "Alias", le début de la saison 2 marque déjà une relative routine dans le déroulement des épisodes, pour lesquels on reprend le schéma de la saison 1. Aussi, les scénaristes vont-ils régulièrement rebattre les cartes, provoquer des rebondissements qui réorganisent les alliances des personnages, pouvant, au gré de ces rebondissements, changer de camp, de façon temporaire ou durable. Qui plus est, l’introduction régulière de nouveaux personnages permet de maintenir la série jusqu’à une saison 5 qui la conclura.
Dans le cas de "24 Heure Chrono", la saison 1, et donc le « premier jour », n’étaient que le début des ennuis pour Jack Bauer, qui va connaître ensuite de nombreuses autres journées éprouvantes, de nombreuses conspirations, et devoir débusquer d’autres traitres. Le principe du temps réel, au cœur de la saison initiale, est peu à peu abandonné. Il était très exigeant en terme d’écriture et difficilement tenable sur la durée. Toutefois, les gimmicks visuels de la série vont bien évidemment rester.
Concernant "Prison Break", c’est une course en avant pour continuer de faire exister les personnages et raconter leurs histoires. La saison 1 se clôturant sur l’évasion d’un groupe de prisonniers, la saison 2 va raconter leur fuite, avec un nouveau personnage à leurs trousses, particulièrement acharné à les retrouver et les ramener au bercail. Pour la saison 3, certains personnages sont à nouveau incarcérés, dans une autre prison. Au cours de la saison 4, les principaux protagonistes sont rassemblés par le gouvernement américain dans une division secrète afin que leurs dons spécifiques soient mis à contribution.

Suspension d'incrédulité
Le deuxième point est lié au principe même d’une série-feuilleton : devoir sans cesse maintenir l’attention du spectateur en éveil en multipliant les rebondissements à intervalles plus ou moins réguliers. Ce qui demande en échange une grande indulgence de la part de ce même spectateur. Accepter d’être diverti, à condition de suspendre très fortement, son incrédulité. Car ce bouleversement régulier des alliances des personnages, selon les circonstances, ces constants rebondissements sont souvent peu crédibles ou réalistes.
Des trois séries, c’est probablement "Prison Break" qui s’en tire le moins bien. Elle demandera donc la plus forte suspension consentie d’incrédulité. Mais les trois séries ici évoquées vont toutes les trois souffrir, à un moment ou à un autre, de ce défaut lié au sous genre. Des programmes que l’on poursuit tout de même, par nostalgie du plaisir immense suscité par le visionnage d’une première saison réussie à tous points de vue.

Les héritiers
Ainsi, dans le sillage et suite au succès de ces séries, en particulier celui de "Prison Break", d’autres ont vu le jour, comme "The Nine", "Kidnapped" et "Vanished", en en reprenant la plupart des éléments. Sur ces trois séries lancées en 2006, aucune n’a véritablement connu le même le même succès, étant annulées au bout d’une saison, et tombées plus ou moins dans l’oubli.
D’autres séries vont alors proposer une recette un peu mixte, entre épisodes autonomes et très grande continuité par rapport à des éléments d’intrigues, au point de marquer elles aussi, durablement, l’histoire de la télévision. "Lost" et "Desperate Housewives" chacune dans leur registre distinct, vont assurer de belles audiences à ABC à l’époque, tandis que NBC pourra compter sur la fascinante série "Heroes", qui adapte certains codes des récits de Super-Héros à la Télévision.
Conclusion
Dans le prolongement des séries des années 1990 (mais aussi de certaines séries des années 1980 telles "Dallas" et "Dynastie" ou encore "Capitaine Furillo" et "St-Elsewhere"), commençant à construire des liens solides entre les épisodes, encourageant les téléspectateurs à une vision soutenue et une écoute attentive de certains programmes, la télévision des années 2000, pour certaines séries qu’elle a diffusées, proposera finalement de passionnants récits fleuves, riches en rebondissements, avec une direction artistique et un investissement financier les rapprochant des films américains à grand spectacle.
