Par Christophe Dordain
PRESENTATION DU FEUILLETON
Diffusé au printemps 1971 sur la 1ère chaîne de l’ORTF, "Face aux Lancaster" appartient à cette catégorie de feuilletons aujourd’hui disparus des mémoires, mais essentiels pour comprendre l’évolution de la fiction télévisée française. Porté notamment par Michel Le Royer, ce programme marque une transition décisive entre les grandes sagas historiques des années 1960 et les formats feuilletonnants modernes auxquels l'ORTF accordera progressivement une place grandissante à la charnière des décennies 60 et 70.

LE LANCEMENT DU FEUILLETON PAR L'ORTF
C'est donc le samedi 29 mai 1971 à 20h15 qu'est diffusé le premier épisode de ce feuilleton. Succédant à "Adieu mes quinze ans" (réalisé par Claude de Givray), "Face aux Lancaster" relate les tribulations de Stéphanie, jeune femme canadienne traquée par les redoutables Lancaster, qui convoitent sa fortune.
Cette mise en avant à mi-chemin entre le journal télévisé de 19h45 et une dramatique télévisée annoncée pour 20h30 ("Les vipères" de René Lucot) devait donc assurer au nouveau programme une exposition maximale. De surcroit, la distribution artistique était prometteuse. La présence d'un tout jeune Pierre Arditi en est la pertinente illustration tout comme les contributions de comédiens chevronnés de l'envergure de Hubert Deschamps, voire d'André Falcon.

MICHEL LE ROYER, L'ATOUT-MAITRE
Toutefois, "Face aux Lancaster" avait un autre argument à avancer pour séduire le grand public. Un splendide coup de maître que celui de la participation de Michel Le Royer. En effet, le comédien était à l'époque une figure populaire du petit écran en témoignent les séries "Le chevalier de Maison Rouge", "Les Corsaires" et "D'artagnan, chevalier du roi". Pourtant, Le Royer demeurait alors peu satisfaisant quant à l'évolution de sa carrière. Au sujet de celle-ci, il déclarait : "la télévision m'a donné une certaine célébrité qui ne sert à rien et qui ne me donne aucune satisfaction. Ma vraie carrière commence aujourd'hui. Jusqu'à maintenant, tout a été trop facile pour moi. J'ai, aujourd'hui, trente-huit ans. Je ne veux plus jouer les redresseurs de torts, les défenseurs de la veuve et de l'orphelin, les Zorro auxquels mon physique m'a condamné." (1)
Aussi, Le Royer avait-il placé de solides espoirs dans "Face aux Lancaster" et le rôle qu'il y interprétait : "Chris, mon nouveau personnage dans "Face aux Lancaster", n'est plus un héros au coeur pur à qui tout réussit. Loin d'être tout d'une pièce, il est trouble et ressemble aux héros de Hitchcock. C'est aussi mon premier rôle en complet veston." (1) Malheureusement, le succès ne sera pas au rendez-vous en raison de contraintes de production que nous évoquerons ci-dessous. Michel Le Royer devra alors attendre quelques années pour retrouver le succès avec la série "La famille Cigale", diffusée en 1977 sur TF1.

UN TOURNAGE MARQUE PAR DES TENSIONS
À la réalisation, on retrouve Ado Kyrou, figure atypique du paysage audiovisuel français, il est vrai plus connu pour ses travaux critiques et expérimentaux. En effet, Ado Kyrou avait créé, en 1950, avec Robert Benayoun, Gérard Legrand et Georges Goldfayn, la revue "L'Âge du cinéma". Puis, dès 1952, il écrit dans la revue de cinéma "Positif" dont il deviendra un des piliers. A la télévision, Kyrou s'était déjà risqué à la réalisation de séries pour le petit écran, par exemple avec le feuilleton "Allo Police" en 1969.
Pour ce nouveau feuilleton, Kyrou a adapté un roman signé Anne Mariel qui plongeait le lecteur dans une intrigue mêlant héritage, manipulation et suspense. L’ensemble faisant alors penser par moments aux codes du roman d’énigme dans un style proche de celui d’Agatha Christie. Toutefois, pouvoir le transposer dans un format télévisuel condensé nécessitera quelques changements. D'ailleurs Anne Mariel, interrogée au moment de la diffusion du feuilleton rappelait que "Face aux Lancaster" est "une adaptation de mon roman "Feux rouges à Beverly Hills". L'action que j'avais située en Californie a été transposée à Neuilly, mais on y retrouvera mes héros (...) L'action elle-même m'a été inspirée par un fait divers lu dans la presse américaine." (1)
De surcroît, les conditions de production du feuilleton seront loin d’être sereines. Des désaccords importants vont notamment opposer Ado Kyrou à la production. Bien évidemment, la presse de l'époque va se faire l'écho de ces profondes dissensions. Interrogé à ce sujet, Ado Kyrou déclarait dans Télé 7 Jours : "j'estime que ma conception de cette réalisation a été trahie et je ne suis pas d'accord sur la forme actuelle, qui me paraît porter atteinte à mon droit moral." (2)
Le point de départ du contentieux opposant Kyrou à la société Telfrance (créée en 1949 et dirigée par Michel Canello) concernait donc le ton humoristique de certaines scènes et la direction tendancieuse de certains comédiens. On mesure alors qu'était notamment pointé du doigt le personnage du commissaire Lenglen interprété par André Falcon. Michel Canello de préciser ce point : "nous avons estimé que Mr Kyrou avait dirigé le jeu de certains acteurs, en particulier des policiers, en allant à l'encontre de l'esprit du texte original et, surtout, d'une crédibilité indispensable au succès du feuilleton. Nous lui avons donc demander de retourner certaines scènes et de modifier le montage et la musique. Mr Kyrou s'y est refusé. Notre contrat prévoyait, dans ce cas, que nous aurions le droit de passer outre et qu'il pourrait retirer son nom du générique, ce qui a été fait". (2)
Le débat portait ainsi, on le comprend entre les lignes, sur la représentation des forces de police dans "Face aux Lancaster". Des pressions auraient-elles été alors exercées pour proposer une image plus flatteuse de la police dans le feuilleton ? A cette interrogation, Michel Canello apporta, pour conclure, le démenti suivant : "il est aussi ridicule de parler de violation d'une création que d'évoquer des pressions qui n'ont jamais été faites, ni par l'ORTF ni par qui que ce soit d'autre, pour que nous changions l'aspect des policiers. Nous étions responsables vis-à-vis de l'ORTF de cette production; nous avons, certes, pris leur avis pour nous assurer que nous ne nous trompions pas, mais la décision finale nous incombe entièrement." Toutefois, et ce n'est qu'un avis personnel, on peut avoir un doute sérieux. Dans la France des années 70, mettre en scène la police au petit écran et/ou au cinéma confrontaient les producteurs et réalisateurs au pouvoir politique et donc à une possible censure.

FACE AUX LANCASTER : PORTES DISPARUS
Vous voudrez bien l'admettre, seul Le Magazine des Séries, mais c'est dans sa nature profonde, pouvait avoir l'envie de revenir sur le feuilleton "Face aux Lancaster". Allez ! Cela est peut-être un peu présomptueux de notre part, mais il y a quand même un fond de vérité, n'est-ce pas ?
Toujours est-il que ce feuilleton demeure aujourd’hui difficilement accessible. En effet, on ne trouve pas d'édition vidéo connue. Quant aux rediffusions, elles auront été inexistantes. En résumé, "Face aux Lancaster" bénéficie d'une visibilité quasi nulle dans les archives grand public. En fait, il aura fallu l'opportunité de consulter celles de l'INA pour redécouvrir ce feuilleton. La principale motivation étant, il faut bien l'admettre, la présence au générique de Michel Le Royer.
Pourtant, cette disparition, qui illustre le sort de nombreuses productions de l’ORTF, souvent mal conservées ou peu exploitées, est quelque peu regrettable. Aussi, la plate-forme Madelen pourrait-elle alors y remédier notamment pour les amateurs d’histoire des séries, mais aussi pour comprendre l’évolution des formats télévisuels français dans les années 70.
1 : Télé 7 Jours, numéro 579, 29 mai 1971.
2 : Télé 7 Jours, numéro 580, 5 juin 1971.

FAQ – FACE AUX LANCASTER
Quand a été diffusé Face aux Lancaster ?
Le feuilleton a été diffusé à partir du 29 mai 1971 sur la première chaîne de l’ORTF.
Combien d’épisodes compte la série ?
Elle comprend 20 épisodes d’environ 13 minutes chacun.
Qui a composé la musique du feuilleton ?
Il s'agit de Jacques Loussier bien connu pour son travail sur la série "Les nouvelles aventures de Vidocq" avec Claude Brasseur, mais aussi au cinéma avec sa remarquable partition pour le film "Le dernier train du Katanga", réalisé par Jack Smight, avec Rod Taylor.
Quel est le genre du feuilleton ?
Il s’agit d’un drame à suspense mêlant intrigue familiale et éléments policiers.
La série est-elle disponible aujourd’hui ?
Non, elle reste très difficile d’accès. On peut même affirme qu'il est impossible de la revoir. De surcroît, elle n’a pas fait l’objet d’une édition vidéo connue.

BONUS : INTERVIEW DE MICHEL LE ROYER
Nous avions eu le grand plaisir de pouvoir rencontrer Michel Le Royer. C'était pour notre émission radio, le 01 décembre 2012. Retrouvez ici cette longue interview. Elle a été réalisée par Jean-Luc Vandiste :

