Par Christophe Orzechowski
Les séries d'horreur des années 1980 ont profondément marqué l'histoire de la télévision. Porté par l'émergence du câble et de la syndication, le format court et autonome de l'anthologie a permis aux créateurs de contourner la censure des grands networks pour offrir du frisson à l'état pur. Des frissons cultes des "Contes de la crypte" aux cauchemars de "Freddy's Nightmares", en passant par les productions fauchées mais inventives de George A. Romero, redécouvrez le panorama complet de ces fables cruelles et cyniques qui continuent de nourrir notre nostalgie. Voyage au cœur d'une décennie horrifique incontournable.

L'évolution du genre horrifique à la télévision dans les années 1980
Le genre horrifique représente dans les années 1980s un véritable paradoxe : alors qu’il acquiert une certaine popularité au cinéma, grâce à de nombreux films marquants, souvent des slashers qui mettent en scène des tueurs en séries et qui finissent par donner lieu à des franchises, l’Horreur pure et dure demeure alors bien limitée, sur les grandes chaines américaines surtout en prime time. Celles-ci se montrent en effet assez frileuses par rapport au genre même si elles l’ont abordé dans les années 1970 sous la forme de téléfilms.
Ce sont donc des productions « maison » qui restaient somme toutes assez « gentillettes », pas trop démonstratives en la matière. Ces téléfilms en question se rattachaient ainsi au genre en question et étaient souvent des productions à moyen budget. Quant aux séries relevant du genre horrifique, elles étaient rares et les plus notables sont "Dossiers Brûlants" avec Darren McGavin sur ABC et "Night Gallery" lancée par Rod Serling sur NBC. À cause des annonceurs et des standards de l’époque, ABC, CBS et NBC évitaient de montrer des choses trop explicites à l’écran telles la violence, le sexe et le gore. Les séries télévisées se devaient de rester des divertissements familiaux, ne devant contenir rien de particulièrement choquant ou de perturbant.
Bien évidemment, il n’en était pas de même pour la syndication et le câble émergeant dans les années 1980, qui ne visaient pas le même public et qui pouvaient donc se permettre plus de libertés. On s’autorisait à montrer ce que les grandes chaines s’interdisaient afin notamment de concurrencer le marché des VHS qui commençait d’ailleurs à offrir un certain confort de visionnage en la matière. Toutefois, les grandes chaînes américaines devaient désormais se confronter à de nouvelles habitudes de consommation.

Pourquoi le format de l'anthologie d'horreur a-t-il explosé ?
Les anthologies vont finir par fleurir finalement pour de multiples raisons aisément compréhensibles : le choix de l’anthologie permet une certaine économie de production, car il s’agit en effet de produire une série au format court, constituée d’épisodes autonomes, sans souci de continuité, avec des décors et un casting renouvelables. Un format se révélant idéal pour la syndication, en somme, puisque permettant des productions à petit budget. Ce qui convenait également au câble naissant, en recherche de contenus pas trop coûteux à produire pour remplir ses grilles de programmes.
Avec une logique assez simple : on promet de l’Horreur, accompagnée d’un ton souvent léger et ironique dans les intrigues proposées. On cherche à satisfaire les téléspectateurs avec un contenu différent, plus permissif, par rapport à ce que les networks proposaient. En résumé, du gore léger, de la nudité et un ton vraiment adulte.
Il s’agissait également, pour une partie du paysage audio-visuel américain des années 1980, d’accompagner l’explosion de l’Horreur en littérature comme au cinéma. En plus des franchises naissantes du grand écran, de grands auteurs du genre commencent à émerger comme Stephen King ou Clive Barker. La littérature et le cinéma font alors apparaître de nouveaux horizons et contribuent à développer l’imagination des fans du genre en plus d’offrir beaucoup de matière première et de nouvelles idées. Toutes facilement adaptables dans un format court de 20 à 25 minutes. A l’ère naissante du zapping télévisuel, un format court, sans avoir besoin de suivre une intrigue longue, autorisant le téléspectateur à rater des épisodes, se révèle particulièrement adapté à de nouvelles façons de «consommer» la télévision.
Ajoutons que la télévision américaine des années 1980 commence à développer une certaine nostalgie pour des productions passées, qui constituent un héritage télévisuel fort, et vont d’ailleurs être revisitées : la télévision se souvient de "La Quatrième Dimension" ou des anthologies présentées par Alfred Hitchcock dont elle va d’ailleurs proposer de nouvelles versions. Le format anthologique, avec un hôte introduisant et concluant les histoires, qui se terminaient souvent par un twist, est ainsi une formule facilement réutilisable. Un schéma qui a déjà fait ses preuves et prouvé son efficacité avec succès par le passé.
Le bilan des anthologies fantastiques : des promesses tenues ?
La promesse d’histoires légèrement horrifiques, annoncée par le titre de la série, son générique et la voix-off expliquant son concept, servait souvent de simple prétexte : le produit offert à voir est en réalité une série d’épisodes courts, autonomes, avec un twist facile à produire et à vendre. L’Horreur, ou en tout cas le frisson promis avant de visionner la série, relèverait presque, dans le cas de certaines anthologies, de la publicité mensongère.
Les anthologies de cette époque étaient surtout produites parce que la formule fonctionnait et qu’elle permettait de produire à bas coût une demi-heure de programme télévisuel. Mais si telle ou telle anthologie est séduisante sur le papier, surtout en s’inspirant fortement d’un style utilisé dans les bandes dessinées horrifiques des années 1950, la promesse sera rarement tenue. La faute à un budget trop serré pour produire des histoires ambitieuses ou visuellement impressionnantes.
Reste alors le ton adopté qui sera la principale force d’attraction de la plupart de ces séries souvent piquantes, légères, voire ironiques. Les personnages mis en scène sont souvent mesquins, cupides, et détestables, ou au contraire un peu trop doux, lâches et peureux. Ces anthologies, petites fables cruelles et cyniques, prennent plaisir à se moquer de nos pires défauts. Elles n’en restent pas moins morales puisque les personnages punis méritaient souvent de l’être. Les histoires racontées au premier degré font la preuve d’un certain humour pince-sans-rire plutôt que de reposer sur de l’Horreur oppressante qui mettrait mal-à-l’aise le téléspectateur.

Top des séries et anthologies horrifiques cultes des années 1980
Friday, the 13th : la Série (1987-1990, en syndication - diffusion France dès novembre 1989 sur La Cinq)
Micki Foster et Ryan Dallion, deux cousins, héritent d’un magasin d’antiquités de leur oncle Lewis Vendredi. Ils parviennent à vendre les objets de la boutique, mais ils apprennent par Jack Marshak que ceux-ci étaient malheureusement maudits, et le trio doit travailler ensemble à les retrouver pour les neutraliser.
Le titre de cette anthologie est quelque peu trompeur, puisque la série ne fera jamais intervenir le Jason de la saga cinématographique du même nom. Il s’agit d’histoires exploitant des éléments traditionnels de l’Horreur, comme la poupée maléfique dans l’épisode-pilote.
En mettant en scène des personnages réguliers, cette série n’est donc pas à proprement parler une anthologie. Elle constitue néanmoins une sorte d’ancêtre aux nombreuses séries horrifiques dont le succès inattendu d’"X-Files" favorisera l'éclosion lors de la décennie suivante, de la part de plusieurs chaînes américaines devenues moins frileuses entretemps.

Freddy’s Nightmares (1988-1990, en syndication - diffusion France dès le 14 septembre 1991 sur La Cinq)
Il s’agit d’une anthologie dont l’hôte est Freddy Krueger, toujours incarné avec malice par Robert Englund. Les histoires se déroulent souvent dans la ville de Springwood dont les habitants connaissent l’existence du dangereux croque-mitaine et dont l’épisode-pilote offre d’ailleurs à voir le procès le condamnant. Les épisodes se composent d’histoires en deux parties. La seconde développant le sort d’un personnage vu brièvement dans la première.
Toutefois, les scénarios sont souvent faibles et peu inspirés. Le jeu des acteurs est inégal, et le manque de budget se ressent cruellement à l’écran. Les décors limités, sont parfois dignes de sitcoms AB, et les effets spéciaux pas toujours aboutis. La série a également du mal à définir son ton, se montrant au gré des épisodes parfois trop démonstrative ou au contraire pas assez. En résumé, si certains segments sont amusants et réussis d’autres sont franchement oubliables.
Les fans de la franchise "A Nightmare on Elm Street" la regardent désormais avec indulgence et une certaine nostalgie. Cette dernière étant renforcée par les couleurs flashys, et l’atmosphère que la série dégage. La présence de Robert Englund, et l’histoire du pilote, « No More Mr Nice Guy », réalisé par Tobe Hooper, véritable origin-story offerte au personnage de Freddy, sont de vrais plus qui expliquent en partie la bienveillance à son égard.

Histoires de l'autre monde / Tales from the Darkside (1983/1984-1988, en syndication - Diffusion France dès le 12 avril 1986 sur Antenne 2)
Il s’agit d’une anthologie produite par George A. Romero. Elle est très influencée par le style d’histoires racontées dans les bandes dessinées d’Horreur d’EC Comics. Elle sera l’une des plus variées parce que ses histoires relèvent de l’Horreur, du Fantastique ou même parfois de la Science-Fiction. Certains épisodes sont vraiment glaçants ou dérangeants. D’autres se révèleront plus légers ou moralisateurs avec un twist final à la clé. Le ton reste souvent digne d’un «conte de veillée au coin du feu» le tout avec une pointe d’ironie.
C’est une production ultra-économique avec un budget très serré et donc peu d’effets visuels. Même le générique est assez pauvre visuellement avec simplement des plans de forêt accompagnés d’une voix-off introductive (Paul Sparer pour les Américains et Patrick Macnee pour les Anglais). La série étaient tournée par deux équipes de production, l’une basée à Los Angeles et l’autre à New York. Avec des règles strictes pour les deux équipes : peu de décors (souvent un ou deux maximum), peu d’extérieurs et des effets spéciaux très limités.
La série reste toutefois regardable, voire appréciable, grâce à une écriture soignée et parfois inventive. Mais on sent clairement les contraintes techniques auxquelles les équipes de production ont dû s’adapter. "Monsters", autre anthologie diffusée de 1988 à 1991, en est la suite spirituelle. Elle sera produite par les mêmes personnes et mettra en scène un monstre différent à chaque épisode, à l’aide d’effets réalisés en studio. Elle sera parfois un peu plus comique que sa consoeur.

Le Voyageur (The Hitchhiker) : le thriller sombre de HBO (diffusion France dès le 13 septembre 1986 sur Antenne 2)
"Le Voyageur" est une anthologie assez sombre au ton souvent très adulte avec des histoires à twists. Il s’agit ici d’explorer les côtés sombres de l’âme humaine. Une tonalité rendue finalement possible grâce à une diffusion sur le câble. HBO oblige, afin de se différencier du reste de la production télévisuelle de l’époque, la série s’autorisait en effet plus de choses concernant la nudité, la sexualité et la violence que les anthologies en syndication. La série aura bénéficié ainsi d’une certaine variété de tons, proposant des histoires glissant du côté du film noir, du thriller, ou de l’histoire surnaturelle.
La série débutera par trois épisodes d’essai en 1983. Le narrateur était alors l’acteur canadien Nicholas Campbell ("Paire d’As", "Da Vinci’s Inquest"). Ensuite, c’est Page Fletcher qui reprit le rôle pour la quasi-totalité de la série (plus de 80 épisodes diffusés de 1991 à 1997). Dans les rediffusions et certaines versions en syndication, ils ont même parfois proposé une version avec de nouveaux segments introductifs, avec Page Fletcher en lieu et place de Nicholas Campbell.

Les Contes de la Crypte / Tales from the Crypt (1989-1996, HBO) : le chef-d'œuvre de l'humour noir (diffusion France dès 1991 sur Canal +)
Elle démarre à la toute fin des années 1980. Il s’agit d’une anthologie parfois assez gore pour l’époque par rapport à ce que la télévision traditionnelle osait montrer. C’est elle qui marque véritablement un tournant vers une plus grande liberté créative à la télévision, grâce au câble qui n’est pas soumis aux mêmes contraintes. C’est elle également qui sera la plus populaire et la plus marquante, grâce notamment aux stars ayant accepté d’y participer afin de s’y amuser. Le Gardien de la Crypte, avec son apparence à la fois ridicule et effrayante, est une véritable icône. John Kassir, le comédien lui prêtant sa voix, «vend» à merveille les jeux de mots absurdes, les punchlines cruelles avec une voix teintée d’un léger accent qui est devenu inoubliable.
Puisant son inspiration et son ton dans les histoires des EC Comics, elle met en scène des intrigues relevant souvent de la comédie noire avec un côté souvent cartoonesque. C’est de l’Horreur qui se moque d’elle-même, tout en étant parfois vraiment méchante, avec ses personnages, souvent horribles, mais aussi ridicules dans leurs défauts et excès. Tous méritent finalement le sort cruel dont ils sont victimes. Le côté outrancier de la série fait que l’on est loin de l’Horreur pure, traumatisante et oppressante. L’humour est grinçant et piquant, contre-balançant certaines séquences un peu impressionnantes visuellement.
C’est probablement, des programmes évoqués ici, l'anthologie qui a le mieux vieilli et qui avait le plus de moyens. HBO lui aura permis d’avoir une liberté de ton et un budget nettement supérieurs aux séries en syndication. De nombreux éléments en témoignent que ce soit les décors, les effets, le rythme ou le casting : c’est celle qui aura eu les vedettes-invitées parmi les plus prestigieuses : Teri Hatcher, Patricia Arquette, Lance Henriksen, Michael J. Fox, Brad Pitt, Demi Moore, Arnold Schwarzenegger, se seront ainsi prêtés au jeu, peut-être encouragées par les non moins talentueux et réputés producteurs participant à la série, tels que Robert Zemeckis, Joel Silver et Walter Hill. "Les Contes de la Crypte" fut aussi une série de copains ou pour le moins de bonne intelligence entre des grands noms d’Hollywood.

Hammer House of Horror, Darkroom et les autres pépites oubliées
D’autres productions encore, relevant du genre, mais à la vie plus brève, contribuent à renforcer l’idée d’un tournant de la télévision. Du côté de l’Angleterre, fut produite une courte anthologie de 13 épisodes, "Hammer House of Horror", qui tente de reproduire l’ambiance des films de la célèbre film Hammer, dans des histoires plus courtes.
La Fox diffusera, de 1987 à 1988, la série "La Malédiction du Loup Garou" au cours de laquelle on suit le terrible parcours d'un homme victime d’une malédiction, à la poursuite d’un loup-garou alpha. Une série avec une certaine ambition, et des maquillages créés par Rick Baker, mais à la formule un peu trop répétitive, pour pouvoir durer plus de 2 saisons. De son côté, en 1981, le réseau ABC avait lancé la série "Darkroom", une courte anthologie d’une saison animée par James Coburn, mais vite oubliée.
À la différence de "La Quatrième Dimension" et de "Alfred Hitchcock Presents", qui feront toutes les deux l’objet d’une nouvelle version lancée en 1985, Steven Spielberg, notamment bercé par "La Quatrième Dimension", choisira, lui, de produire une anthologie nouvelle : "Amazing Stories". Celle-ci comportera parfois des épisodes horrifiques. Enfin, la chaine Showtime, elle, diffusera, en 1989, "The Ray Bradbury Theater, Nightmare Classics", à la durée de vie très courte.
En conclusion : l'héritage durable de l'horreur télévisuelle des années 1980
Les années 1980, et en particulier leur seconde moitié, marquent donc un tournant notable pour la télévision américaine. Alors que l’Horreur s’impose véritablement au cinéma et en littérature, elle occupe une place de plus en plus importante également à la télévision par le biais de la syndication et du câble qui souhaitent se distinguer des grands networks. Cela autorise une plus grande liberté créative à leurs auteurs.
Toutefois, faute de moyens suffisants parfois alloués, l’Horreur télévisuelle prend souvent, en réalité, la forme d’histoires plus ou moins morales même si cruelles. Des contes (im)moraux, des fables grinçantes dans lesquels le karma n’hésite pas à frapper et punir. Il nous rappelle l’une des grandes forces des séries : raconter des histoires, aussi effrayantes et inquiétantes soient-elles, encore et toujours, peu importe les moyens...
